Extraits

Chapitre 01 - Présentation d'Andemnia

Andemnia était, du moins selon toutes les apparences, une jeune Wezlesse d'une vingtaine d'années. Sa peau était donc d'un noir mat naturel, qui tire sur le gris sombre en pleine lumière. Ses oreilles pointues dépassaient souvent de ses longs cheveux noirs et raides, toujours attachés de manière sophistiquée à l'aide de rubans de satin. Avec un mètre soixante-dix-huit, elle était plutôt petite pour sa race, mais le vivait bien et n'a jamais cherché à se grandir.

Que dire d'autre, sinon que c'était une jeune femme plutôt mignonne et coquette, fière de ses yeux d'un marron très sombre, presque noir. Son apparence n'avait presque pas changé depuis son arrivée dans la ville : selon les anciens, elle a simplement un peu mûri, et bien des femmes se sont interrogées sur sa jeunesse éternelle et sa beauté. Était-ce naturel ? Était-ce une utilisation peu habituelle de la magie ? Usait-elle de pommades étranges et d'onguents rares ? A ma connaissance personne n'a osé lui poser de question directe à ce sujet, et elle n'a jamais fait aucune allusion à ce sujet. Les hommes, quant à eux, se contentaient surtout de profiter du spectacle sans trop se poser de questions.

Elle était d'habitude vêtue d'une longue robe à la coupe simple mais aux couleurs vives, piochée dans une penderie dont l'ampleur lui assurait une tenue adaptée à la saison, au temps et aux circonstances. Ceux qui ont eu l'occasion de venir à Lusfol un jour de fête ont sans doute eu l'occasion de l’apercevoir dans l'une de ses splendides robes complexes et décorées qu'elle réservait aux grandes occasions. Son goût pour la simplicité vestimentaire se retrouvait dans ses bijoux. Je ne lui ai jamais connu d'autre parure qu'une fine chaîne en or qu'elle ne quittait jamais, au bout de laquelle un œil indiscret pouvait percevoir, en été, une larme ambrée.

Andemnia avait un caractère d'ordinaire aimable et enjoué, quoiqu'à tendance lunatique. Malgré tout, elle a souvent mis ses pouvoirs au service de la population, et se trouvait à mille lieux du cliché habituel – sadisme, méchanceté gratuite, barbarie et cruauté – que la population considérait comme étant le caractère normal d'un Wezless. Elle avouait sans honte un faible inconditionnel pour les amandes, qui lui a valu de se faire offrir des quantités astronomiques de ce fruit. Nul n'a jamais su de manière exacte ce qu'elle en faisait, car elle protégeait avec soin sa vie privée.

Chapitre 02 - Une enfant trouvée dans la forêt

Un peu de contexte : Jaren, un vieux trappeur, a recueilli Andemnia dans la forêt et l'a ramenée au village le plus proche. Le chef du village, stupéfait de le voir ramener une rejetonne de leurs ennemis ancestraux, demande des explications. Ceci est (une partie du) récit du trappeur.

Il s'approcha encore, s'attendant à découvrir l'horreur d'un cadavre en décomposition. L'absence d'odeur putride et de bruissements aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. En fait de macchabée, il découvrit une enfant wezlesse, mal en point mais vivante, qui dormait malgré les tremblements provoqués par une terrible fièvre. Elle était habillée d'une simple chemise de nuit répugnante et était blessée à l'épaule droite. Jaren se trouvait alors face à un choix cornélien : devait-il abandonner cette pauvre enfant à son sort, la condamnant ainsi à une mort longue et douloureuse ? Devait-il prendre pitié d'elle et abréger ses souffrances ? Était-il possible de la recueillir et de la soigner, nonobstant sa race, sa classe et son sexe, ainsi que l'exigeaient le code d'honneur des trappeurs et coureurs des bois ? Enfin, était-ce un piège ?

Le regard de l'homme parcouru les environs alors qu'il réfléchissait. Il n'y avait nulle trace de feu, aucune d'un abri même primitif. Autour de la fillette, des reliefs de repas, ou plus exactement de tentatives de repas, parmi lesquels des plantes toxiques bien connues. Le trappeur était profondément enfoncé dans la forêt, lui-même mettrait plus de deux jours à regagner le village le plus proche. Il s'agenouilla près de l'enfant, et l'examina : elle était fiévreuse, mais son pouls et sa respiration étaient réguliers. Son épaule droite semblait avoir été transpercée par une flèche alors disparue, la blessure était sale mais saine, sans trace d'infection. Cette enfant méritait plus qu'une mort rapide.

Il écouta avec attention, scruta les environs. Pas un bruit, pas un souffle, pas le moindre détail ne trahissait une présence étrangère. Si c'était un piège, ses agresseurs étaient discrets. Il considéra que d'éventuels assaillants avaient eu le temps de l'assassiner pendant qu'il s'interrogeait et pris le risque de sauver l'enfant. Certes, c'était une Wezlesse, il le savait et il aurait été vain de le nier. Mais c'était avant tout une fillette abandonnée et condamnée s'il l'ignorait. Son âge l'innocentait d'office.

Jaren avait entendu, il y a fort longtemps, une théorie qui soutenait que les perversions des Wezless ne tenaient qu'à leur éducation. Cette enfant devait avoir sa chance, elle pouvait recevoir une bonne éducation, vivre dans une famille honnête et devenir quelqu'un de bien. Il l'aurait bien élevée lui-même, mais il était trop âgé et son travail était trop dur pour qu'il puisse lui donner l'instruction qu'il souhaiterait pour ses propres enfants.

Chapitre 03 - Un pouvoir d'Andemnia

Un peu de contexte : JLa veille au soir, la discussion entre le narrateur et Andemnia est partie sur l'espérance de vie de la prêtresse, sujet délicat s'il en est. Le lendemain matin, le narrateur la rejoint et l'accompagne alors qu'elle se dirige vers une ferme à l'écart du village.

Pendant quelques pas, il n'y eu plus d'autre sons que le crissement de la neige sous nos pas.

« Non, je n'ai pas peur de la mort. J'ai eu une vie bien remplie et au final plutôt agréable ; par contre j'ai l'alcool triste.

Tant mieux, répondis-je. »

Un déclic se produisit. Pourquoi avait-elle lance ce sujet, hors de tout propos ?

« Parce que tu te poses la question depuis que tu es parti de chez moi, hier soir. Ma remarque t'a trotté dans la tête toute la nuit, et t'angoissait encore ce matin. Et comme tu ne t'es pas décidé à me poser la question, j'ai pris les devants. »

Je m'arrêtai et fixai la prêtresse. Comment avait-elle pu deviner tout cela ? Je lui connaissait des pouvoirs très puissants, mais de ce que j'en savais, elle ne maîtrisait pas la divination. Elle s'approcha vers moi, toujours ce sourire mutin sur son visage.

« Tu es très expressif, je le vois sur ton visage. De plus, c'est marqué, là. »

Elle me toucha le front du doigt. Qu'entendait-elle par là ? Qu'elle lisait dans mes pensées ?

« C'est exactement cela, je sais lire dans les pensées. Je sais, tu détestes ça. Tout le monde déteste qu'on dévoile ce qu'il pense, c'est une violation immorale et abjecte de ton intimité, et pour cela je te prie d'accepter mes plus profondes excuses. Je préférais régler cette question au plus vite. »

Andemnia s'inclina devant moi, le visage tendu. Elle ? Jamais je n'aurais cru que cela pourrait arriver un jour, et si quelqu'un me l'avait prédit, je m'en serais moqué. Et pourtant, la prêtresse avait tout à fait raison, sans son intervention, j'aurais ruminé la scène de la veille toute la journée sans jamais oser aborder le sujet d'une façon aussi franche ; cette entorse à la bienséance était donc toute pardonnée, et ses regrets acceptés.

Elle poussa un léger soupir, comme si elle avait craint que je me vexe suite à son comportement.

« Merci, me dit-elle. Un mélange de reconnaissance et d'espièglerie pétillait dans ses yeux.

- Pourquoi donc ?

- Pour t'être inquiété pour moi. On attend beaucoup de moi, on exige que je tienne mon rang et mes responsabilités. Et maintenant tu fais partie du cercle très fermé des personnes à s'être jamais enquis de mon propre bien-être – tu es même prêt à marcher une demi-heure dans la neige pour le faire. J'imagine que cela mérite bien un remerciement. »

Je pris conscience de ce fait. C'était indéniable, je ne m'étais jamais préoccupé de ce que pouvait ressentir Andemnia, pas plus que quiconque de ma connaissance. Pour tout le bourg, elle n'était qu'un élément de décor qui nous aidait quand nous étions dans le besoin, telle une automate à dispenser bonnes grâces, bénédictions et absolutions. Une vague de honte rétrospective m'envahit.

Chapitre 04 - Un entretien critique

Un peu de contexte : Pour des raisons que je ne dévoilerai pas ici, Andemnia a tué un villageois. Le chef du village s'entretient avec elle avant son procès.

Après quelques minutes, la curiosité l'emporta sur la honte, et je levai un œil vers le chef du village, dont la face portait une multitude d'expressions. Lorsqu'il me vit me redresser, il se saisit de son bâton avec lenteur et s'en servit pour pousser la lampe à huile près de moi.

« C'est bien elle, c'est bien l'étrangère, semblait-il penser. Aucun doute n'est possible. Je savais qu'elle m'attirerait des ennuis, et ils sont arrivés. Pourquoi n'ai-je pas écouté la Sagesse du Village ? J'ai été présomptueux, or c'était évident, une Wezlesse parmi nous, cela ne pouvait que mal finir. »

Il se rajusta sur son séant, et se pencha légèrement en avant dans la manœuvre. Il sembla prendre conscience de ma réalité physique, et son expression se modifia.  C'est impossible. Ce ne peut pas être elle. Ce n'est qu'une gamine maigrichonne. Elle a dix ans, onze maximum, et elle n'est pas bien épaisse, même pour son âge. Elle a de la peine à porter le seau, à deux mains, lorsqu'elle revient du puis. Comment une enfant pareille aurait-elle pu provoquer de pareilles blessures à un homme adulte ? »

Ce fut alors de la pitié que je lus dans les yeux du jeune homme. Le stress intense des derniers jours, le séjour en prison dans de piètres conditions d'hygiène, mon attitude ; j'étais alors plus proche de l'oisillon tombé du nid que de la tueuse sanguinaire insatiable.

Il se redressa soudain, comme piqué par une guêpe, et en lui brûlait une flamme qui proclamait : « Réveille-toi ! Cette fillette n'est pas normale ! Tu le sais, tu en as été victime ! Tu es là pour trouver la vérité, pour découvrir qui est cette enfant, ce qu'elle est et ce qui s'est passé ! Alors secoue-toi, et cherche ! »

Ses yeux papillonnèrent. Il se pencha vers moi par-dessus la table et tendit une main tremblante et gantée de bandages vers mon bras nu ; son expression était la même que s'il s'approchait d'un fauve féroce prêt à lui sauter à la gorge au moindre mouvement brusque, au premier regard déplaisant. Ses doigts s'arrêtèrent, mal maîtrisés, à quelques centimètres de ma peau. Fut-ce un hasard ? Je relevai la tête à cet instant et nos regards s'accrochèrent. Le sien était marron, un peu terne, indéchiffrable. Les reflets de la flamme de la lampe à huile y dansaient. Il soutint mon regard – depuis combien de temps personne n'avait osé me regarder en face plus d'un instant ? Je crois que c'est seulement là que je pris conscience que la plupart des adultes de Berris me craignaient réellement.

« Cette fillette est ta peur. Sois un homme. Vainc ta peur. La fuite est lâche. »

Il prit une longue inspiration, ferma les yeux et retint son souffle. Sa main, dont les tremblements étaient en partie maîtrisés, s'approcha de nouveau. Le bout de ses doigts effleurèrent mon bras.

Rien ne se passa.

Il poussa un long soupir et, un léger sourire aux lèvres, retourna au fond de son fauteuil – le mouvement retour prit presque autant de temps que l'aller. Je n'avais toujours pas bougé.

« Andemnia... qui es-tu ? »

Chapitre 05 - Offrandes sucrées

Un peu de contexte : Le narrateur est chez Andemnia, laquelle vient de lui re-jouer un discours de son maître de magie de sa jeunesse.

Andemnia marchait de long en large dans son salon, avec force gesticulations grandiloquentes sensées reproduire celles du chef du village lorsqu'il lui déclama ce discours, mais je la soupçonnai de cabotiner bien plus que nécessaire.

Nous étions une vingtaine de jours après le précédent entretien, et c'était le lendemain de la Fête des Gâteaux. C'est à cette époque de l'année que les poules se remettent à pondre, et la tradition de Lusfol voulait qu'à cette occasion les habitants confectionnent diverses pâtisseries, salées ou sucrées, et les donnent en offrandes à la déesse Emlan, mais pas seulement. Chaque année, la prêtresse perpétuait la coutume du grand concours de tartes – cinq catégories différentes – et celle du banquet, lequel avait lieu dans le temple en raison des températures habituelles des soirées de ce dernier tiers d'hiver.

Comme toujours, le festin fut gargantuesque, car c'était la première occasion offerte aux bourgeois et à tous les villageois des environs de se réunir depuis la fête du solstice d'hiver après deux longs mois sombres et froids. Je savais que les restes n'étaient pas perdus, mais redistribués, mais jamais je ne m'étais demandé ce qu'il advenait des offrandes offertes à la déesse.

Le lendemain, Andemnia m'invita à dîner « si l'idée de déguster une pâtisserie avec moi ne te dégoûte pas », m'avait-elle précisé dans son message. J'en compris la raison lorsque j'entrai chez elle : la grande table croulait sous une montagne de gâteaux, tartes, galettes en tous genres, sablés de toutes formes, cakes salés et sucrés, quiches, pâtisseries diverses, et même une petite pièce montée.

« J'espère que tu ne considères pas les offrandes tellement sacrées qu'il serait sacrilège de les consommer, me dit-elle. Voici le repas de ce midi – et le mien pour la semaine à venir. Je te propose... tarte aux poireaux, pâté en croûte, cake aux quatre saveurs et ces choux à la crème en dessert. »

Surpris, l'idée me parut tellement absconse que j'hésitai.

« Je te rassure, elles sont bonnes, reprit-elle devant mon absence de réaction. Les lusfoliens respectent leur déesse protectrice. Si mon menu ne te plaît pas, prends ce qui te fais plaisir, de préférence ce qui se conserve mal. Évites seulement d'exhiber ces pâtisseries devant tout un chacun, elles sont sacrées. »

La prêtresse ne plaisantait pas. En mon for intérieur, je me dis que notre déesse préférerait que je consomme ces dons plutôt que de laisser perdre tant de nourriture, aussi quelques minutes plus tard, j'étais assis à table et attaquai le menu annoncé, délicieux au demeurant.

Chapitre 06 - La douane impériale

Un peu de contexte : Andemnia voyage avec une caravane. Après avoir passé la Passe des Aiguilles, qui n'est autre que qu'un col, ils redescendent vers la vallée et se retrouvent à la douane qui marque la frontière de l'empire d'Enc-Er-Nor, dont la capitale est leur destination.

L'arrivée du véhicule de tête au niveau de la lourde barrière marqua le début d'un marathon administratif des plus désagréables, car les douanier opéraient avec la ferme intention de fouiller chaque recoin de chaque chariot du cortège. Le but n'était pas tant de trouver des produits interdits, mais plutôt de taxer intégralité de ce qu'il était imaginable de taxer.

Le contrôle des personnes, lui, était d'une sévérité encore plus grande. Chacun d'entre nous subit un interrogatoire individuel de la part de l'un des cerbères de l'empire  ; et si nos intentions lui paraissaient honnêtes, il délivrait, là encore moyennant finances, un laissez-passez valable sur tout le territoire. Je ne te surprendrai donc pas quand je te dirai que, bien que la caravane fut arrivée en début d'après-midi, nous dûmes passer la nuit sur place.

Je fus, bien malgré moi, en partie responsable de ce délais. Qu'une enfant traverse la Passe des Aiguilles était déjà fort rare  ; c'était un événement exceptionnel lorsqu'en plus, comme moi, elle était d'une couleur de peau inhabituelle. Ceci me valu un interrogatoire à la hauteur de l’événement.

On me fit asseoir dans la plus grande pièce du poste. L'instant d'après, la quasi-totalité des douaniers emplissait l'espace restant et me détaillait, ce qui me fit l'impression d'être une bête curieuse lors d'une foire. Je dois avouer que je ne pus m'empêcher, de mon côté, de détailler certains d'entre eux.

Deux, en particulier, étaient d'une taille humaine, mais n'en possédaient pas du tout le physique. N'importe quel docker aurait piqué une crise de jalousie digne d'une adolescente à la simple vue de leur musculature, qui leur conférait une prestance et une puissance renforcée par le cuir gris-vert qui leur servait de peau. Si quelqu'un, malgré ces signes d'avertissements pourtant visibles, souhaitait les taquiner, il leur suffisait d'un simple sourire de leurs épaisses mâchoires desquelles dépassaient de puissants crocs pour couper court à la plaisanterie.

Un troisième homme se démarquait du lot. Très grand – un homme de taille normal lui arrivait aux aisselles – il était couvert de la tête aux pieds d'une épaisse fourrure rêche. Malgré de grandes dents aiguës, il affichait un sourire débonnaire et passablement stupide  ; néanmoins les pastèques qui roulaient sous sa peau et ses mains comme des pelles laissaient penser qu'il était tout à fait capable de décapiter un ours à mains nues.

Je passai ainsi plusieurs heures, à parler de tout et de rien, à répondre à une profusion de questions absconses et hors-sujet. Comme l'on m'avait expliqué que ces soldats avaient tous les pouvoirs, en particulier celui de me laisser pourrir à la frontière, j'y répondais sans poser de problème. Cela dit, contrairement à ce que j'imaginais de prime abord, ces hommes en armures rutilantes étaient polis et courtois. Le seul qui tenta une plaisanterie scabreuse fut remis en place dans la seconde par ses collègues, et il n'y en eut plus d'autre de tout l'entretien.

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